A PIC !

Le réveil avait été délicat : un intellectuel de renom se plaignait sur France-Culture de ce que, dans la nuit, Place de la République, de jeunes insomniaques lui avaient brutalement rappelé qui il était, à savoir un académicien en habit vert qui aurait pu rester chez lui se reposer plutôt que de venir trouver ce qu’il cherchait, sa voix fatiguée suivant celle d’un chroniqueur blasé dénonçant cette jeunesse du refus incapable de préciser ce qu’elle voulait. Soit donc au réveil deux  pénibles voix heureusement mises en panne par celle de Pierre Rosanvallon leur opposant écoute, patience et art de la nuance, ce dont assurément nos deux hommes de radio venaient de se montrer pingres. Il est vrai qu’à l’heure où  se rassemblent, en tâtonnant, des citoyens en herbe désireux de déverrouiller le cadenassage de toute pensée ou action alternatives, pratiquer à leur égard le persiflage et le langage des vieux routiers semblait d’autant plus indécent que ces jeunes noctambules seraient en droit de leur rétorquer que ce qu’ils proposent, eux, les vétérans, qu’est-ce sinon la prolongation, voire l’aggravation, d’un état des choses et d’un ordre économique épuisés ?

Ils devraient, à l’opposé, se réjouir de voir se rassembler un peu partout des citoyens désireux d’interroger la démocratie crépusculaire qu’est devenue la nôtre, ce qui  ne doit pas cependant nous interdire de procéder à un inventaire critique des travers et dangers possibles de ces aventures fragiles et fiévreuses que sont ces collectifs. Les éviter, c’est tout d’abord les identifier en s’appuyant sur les expériences antérieures, lointaines ou récentes.  Ces dangers sont de trois ordres : 1 : celui de l’enfermement. Promesse d’un « nous » ouvert aux quatre vents, le collectif peut aussi se refermer sur lui-même et finir par n’exister que par l’exclusion de ce qui n’est pas lui. 2 : celui de son détournement. L’intelligence collective peut se réduire au fil du temps à la parole d’un seul, chacun répétant le discours du Maître en croyant proférer le sien propre. 3 : celui de sa sclérose. Constitué dans un but précis, une fois celui atteint, il se vide de tout contenu, ne poursuit d’autre fin que son existence et, plutôt que se dissoudre, se consume ou s’institutionnalise.

Mais rien jamais n’est écrit d’avance, et qu’un sentier soit hasardeux ne conduit par le vrai marcheur à retrouver les paysages familiers de la voie express. Simplement il lui faut savoir mesurer les risques et s’armer afin de les limiter. D’où le bien utile cadeau que nous offre Gilles Hanus en publiant un grand petit livre de 90 pages : L’épreuve du collectif. Voilà un philosophe qui, avec rigueur, exigence, et le souci pédagogique de ses lecteurs, propose  des pistes possibles susceptibles d’aider le parcours de ces petites épopées. Grand lecteur de Platon, Hobbes, Sartre, Lévinas et Benny Lévy, l’auteur est convaincu que la solitude nous est donnée dès la naissance et qu’elle ne saurait nous abandonner. Il a pu vérifier que si la doxa cimente les esprits, c’est le plus souvent au prix de l’effacement du sujet noyé par la loi du plus grand nombre. Par ailleurs, il a appris que la quête de vérité pouvait hélas conduire au repli sur soi. Mais il se garde toutefois de conclure à l’impossibilité d’une mise en commun de l’intelligence, et à l’opposé des sceptiques et autres ricaneurs ou « sans illusions », met à disposition de tout volontaire une superbe boite à outils pour l’aider à expérimenter et explorer son désir du collectif. Quelques échos de ses réflexions :

« Penser, c’est toujours penser pas soi-même, faire l’épreuve de ce que l’on pense en le pensant et, ce faisant, se singulariser. »      « Notre solitude foncière ne nous oblige nullement à renoncer à toute socialité. Penser implique la coprésence de deux solitudes pensantes. »      « Le monologue est discours sans sujet -celui qui le profère ne parle pas. Seul le dialogue offre l’occasion d’une parole. »     « Le maitre ne pense jamais en lieu et place des autres, il pense, voilà tout, et pensant, il appelle l’élève à la pensée qui n’est pas répétition. »      « Mode par excellence de la parole vivante, le dialogue ne saurait cependant constituer une recette. Si le dialogue conduit à l’impasse, se frayer une voie dans la pensée peut impliquer de ne plus dialoguer. »      « Penser, c’est aussi lire. on pourrait même dire que penser, c’est d’abord lire…. Lire ne consiste pas à épuiser le sens d’un texte mais à faire que le texte parle enfin avec ma voix, qu’en lisant les phrases j’entende ma propre voix retentir…. Lire ce n’est pas uniquement retrouver sa voix dans tout texte, c’est entrer dans une langue et y plonger en l’absence de repères a priori… Plus on lit un texte, plus il doit sembler étranger. Chaque nouvelle lecture doit découvrir un sens nouveau. Lire revient à décomposer un texte afin de le recomposer. Pour ce faire il ne faut jamais cesser de l’interroger et lui supposer toujours la capacité de répondre, le considérer comme l’occasion d’un enseignement. Dire que c’est à moi, lecteur, qu’il incombe de donner un sens au texte ne revient pas à prétendre que j’en serais le maître. C’est le texte qui enseigne ; à moi de savoir être enseigné, c’est à dire de savoir poser les bonnes questions -il n’est plus excellent élève que celui qui sait soulever à propos les questions qui ne sont pas celles qu’attend le maître. Il n’est meilleur maître que pris de court, interrogé là où vraiment il ne s’y attendait pas. »      « L’homme est fréquemment sommé de prendre part à telle ou telle communauté. A peine le fait-il qu’il se transforme aux yeux des autres en partisan. Sa participation devient parti-pris. A la  communauté on voudrait qu’il fasse corps, particulièrement dans les moments houleux. »      « L’exercice de la pensée n’est évidemment pas nécessairement pacifique. Le combat peut y être impitoyable si les propositions de pensée qui s’opposent mettent en jeu l’essentiel. Mais l’affrontement s’y donne comme choc des intelligences dans le respect des corps. »      « A la figure de l’ennemi s’oppose, dans le domaine de la pensée, celle de l’adversaire. Non pas seulement celui avec qui l’on n’est pas d’accord, mais plutôt celui dont la pensée s’impose à nous quoiqu’elle nous dérange; celui dont on voudrait se passer sans y parvenir, tant sa pensée est consistante et se tourne contre nous, s’oppose à nous. Il invite à un combat qui n’est pas guerrier. Ce qui en lui s’oppose à nous ne réside pas dans son existence même, qu’il faudrait de ce fait anéantir, mais dans un déficit d’existence en nous, qu’il faut combler. »        » L’adversaire est celui qui nous pousse à dépasser les limites dans lesquelles notre intelligence s’enferme. » « Tout collectif recèle la promesse d’un nous. Mais promettre n’est pas accomplir, c’est déclarer. Autant de collectifs, autant donc de nous déclarés, qui ne sauraient s’accomplir que moyennant des actes. Or l’acte fondateur du nous est la mise en commun. C’est donc la notion de ce qui est commun qu’il faut examiner. »       « L’étude en commun n’est pas recherche d’un consensus, mais frottement des intelligences… elle n’implique pas toujours l’accord mais n’accepte le désaccord qu’en tant qu’occasion de penser davantage. »

C’est donc un appel à un infatigable questionnement que celui de l’auteur, qui termine par ces lignes sans concession : « Fécondée par l’étude, l’intelligence peut rappeler le collectif à sa promesse et lui donner l’occasion de l’accomplir, quand toute son inertie l’incline au parjure. » Bref, voilà de quoi longuement ruminer avant de digérer. (Editions Verdier, 14 euros)

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