PRENEZ DATES, toute lecture cessante.

Parfois, c’est très rare, mais cela arrive, parfois il faut savoir tout interrompre, se précipiter pour acheter un livre, se tenir à l’écart de tous, et dans le silence se confronter à lui. Je vous incite à procéder ainsi avec Prendre dates, livre court mais intense, de 136 pages et 5 lignes, signé de deux mains indociles, celles de Patrick BOUCHERON et Mathieu RIBOULET. Je ne savais rien du second, mais du premier, j’avais lu Conjurer la peur, où il se livrait à un superbe essai sur la force politique des images en décryptant la « fresque du bon gouvernement » de Ambrogio LORENZETTI, peinte dans le palais communal de Sienne, en 1338. Vu le titre de son livre, il était naturel que notre historien médiéviste s’attarde, mais dans l’urgence, à ce qui se passa en France en ce début d’année 2015, et plus précisément entre ces deux dates, le 6 et le 14 janvier, où il nous fallut à notre tour conjurer la peur qui était en nous. Ce petit livre est précisément un récit contre l’oubli destiné à pénétrer « dans l’obscurité de cette pièce sanglante » découverte le 7 janvier, afin d’y « mettre de l’ordre » et de « prendre soin de ceux qui restent et d’enterrer les morts ».
L’essai se divise en six chapitres aux sous-titres en eux-mêmes déjà ébouriffants :
–6 janvier : ça n’allait déjà pas très bien
– 7 janvier : des sons sans image
– 8 janvier : un rapport incertain
– 9 janvier : on n’y voit rien
– 11 janvier : l’escorte des stupéfactions
– 14 janvier : la continuation du pire,
mais ce qu’il soumet à notre pensée ouvre si grandes les fenêtres d’un pays qui hélas sent parfois le confiné, qu’il faut savoir, toute affaire cessante, avec probité et courage, le lire et l’interroger. Interroger à titre d’exemple les jours d’avant, quand déjà cela n’allait pas très bien, avec « le come-back massif des religions, toutes tendances confondues » et « leur inépuisable cortège de coercitions en tous genres que d’aucuns ont cru bon de renommer le fait religieux et de recommander à l’attention de nos chères têtes blondes dès les bancs de la communale ». Interroger ensuite, et dans la droite ligne de la continuation du pire, notre exigence de laïcité aux musulmans, ce que, à ce jour, « jamais notre République n’a obtenu des catholiques, leur manif pour tous poursuivant l’incessant combat pour le contrôle des corps ». Et interroger plus encore notre navrante impossibilité à l’échange et à l’écoute de l’autre, notre soumission aux préjugés et aux Je-vous-l’avais-bien-dit, d’où l’appel des deux auteurs à « dédaigner toute parole qui prétendrait, ne serait-ce que furtivement, trouver dans la situation présente la confirmation d’une conviction précédemment formulée : telle devait être la règle de conduite minimale de tout débat collectif, sauf à considérer qu’il est juste et bon que le chien aboie quand la caravane passe. »
Vraies et grandes questions d’adultes oui, de celles donc dont on se passerait volontiers, et auxquelles il faut se garder de trop vite répondre, sans jamais cependant cesser de se les poser, si l’on veut sortir de cette nuit sombre à laquelle, non, nous ne sommes pas condamnés. C’est édité chez Verdier. Et c’est moins de 5 euros.

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