À SUIVRE

Nos principaux coqs se tenant sur leurs ergots aux quatre coins de notre monde, je ne résiste pas à vous retranscrire ici une des OBSERVATIONS ET AUTRES NOTES ANCIENNES rédigée en 1962 par le poète Philippe Jaccottet :

« C’est parce que nous sommes près du pire ; ou plutôt parce que la menace du pire est près de nous, plus qu’en aucun âge du monde, menace toute entière contenue dans rien moins qu’un grain de poussière, dans un point invisible, absolument comme si d’une graine ailée, d’une goutte de pluie, nous devions attendre non seulement la mort, mais des souffrances dont le simple récit voilé serait insoutenable, et ensuite, par un enchaînement monstrueux, un cataclysme qui réduirait à une explosion d’astres tous les hommes, tout ce qu’ils ont fait, et leur séjour aussi bien ; c’est à cause de cela même qu’il nous faut nous tenir tranquilles, prodigieusement tranquilles, et nous efforcer ( cela n’est pas aisé ) d’être fermes ; de ne laisser que le meilleur de nous ; d’exiger en particulier de nos paroles une perfection en quelque sorte désespérée : ne serait-ce que par goût de l’honneur, et pour n’être pas indignes de quelques grands exemples. »

Ma seule crainte : que les coqs ne lisent pas Philippe Jaccottet.

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DITES 33

Ce chiffre, 33, nous autorise d’après Wikipédia une presque vingtaine d’usages possibles, dont le plus célèbre – l’âge du Christ le jour de sa crucifixion – souffre d’être historiquement incertain, et le plus méconnu – doctoral et sans conteste lui – me valut d’être expédié dans les Monts d’Auvergne afin que je puisse y tousser sans réserves, mais depuis ce week-end et à la surprise générale, 33 dénombre les listes  qui ont pris le départ de ce concours d’obstacles que sont les éléctions européennes. Et comme il se trouve que, perdu en mer du fond de ma cabine, je laisse la radio faire son office, je puis témoigner que par-delà les options de chacun, il est un point commun à tout ce que j’entends : une langue exsangue. Aussi, avant qu’il ne soit trop tard, chaque tête de liste serait avisée ( et cela n’engage que moi ) de réviser ce petit manifeste poético-politique rédigé par André Breton voici près d’un siècle, et où se trouve la recette de tout discours électoral :

« Se faire inscrire la veille des élections, dans le premier pays qui jugera bon de procéder à ce genre de consultations. Chacun a en soi l’étoffe d’un orateur : les pagnes multicolores, la verroterie des mots. Par le surréalisme il surprendra dans sa pauvreté le désespoir. Un soir sur une estrade, à lui seul il dépècera le ciel, cette Peau de l’Ourse. Il promettra tant que tenir si peu que ce soit consternerait. Il donnera aux revendications de tout un peuple un tour partiel et dérisoire. Il fera communier les plus irréductibles adversaires en un désir secret, qui sautera les patries. Et à cela il parviendra rien qu’en se laissant soulever par la parole immense qui fond en pitié et roule en haine. Incapable de défaillance, il jouera sur le velours de toutes les défaillances. Il sera vraiment élu et les plus douces femmes l’aimeront avec violence. »   Nul doute que l’orateur qui s’appuiera sur ce secret de l’art magique surréaliste ne soit élu ou lapidé à l’unanimité.

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ÇA ALORS !

J’ai toujours été fasciné, et depuis une déjà trop lointaine enfance, par le tétragramme sacré YHWH,  parfaitement imprononçable et donc conforme à l’article 3 de la loi divine : Tu n’invoqueras pas le nom de ton dieu, ce qui ne pouvait que conduire et je ne vous apprends rien, à de multiples appellations, allant de Yahweh à Elohim, Allah Gott ou God et bien sûr j’en passe pour, en ce lundi radieux de Pâques qui achève cette Sainte Semaine, vous faire part d’une toute nouvelle traduction. Venant de visionner Le cercle littéraire de Guernesey, un film ma foi d’un honnête romanesque réalisé par Mike Newell et qui se conclut par une inespérée demande en mariage du héros par l’héroïne, l’heureux élu interpellé ne peut répondre et non sans gravité que par un : OH MY GOD,  sous-titré par un inattendu : ÇA ALORS ! ce qui, en ce jour de résurrection, m’est apparu remarquable. Et je vous invite à remplacer Père, Seigneur ou Dieu par Ça alors dans vos prières à voix haute, et vous mesurerez l’avantage de cette traduction nouvelle.

 

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À VOS CABANES !

Petit mulot à poils blancs et quelque peu voyeur, je me suis faufilé à deux reprises dans ce Grand et Majuscule Débat National proposé par notre intrépide premier de cordée visiblement secoué, au risque de tomber, par le mouvement venu des gilets jaunes d’en-bas.  Revenu de mon premier rendez-vous assez accablé par les propos rances et sans enfance sortis de bouches aigres que l’avenir visiblement importunait, je fus joyeusement ébouriffé par le second. De retour de ce dernier, ouvrant ma boite à lettres, m’attendait ce mensuel à mes yeux irremplaçable, Le Matricule Des Anges¹ dont le numéro 200 titrait : La littérature nous sauvera. Voulant savoir si c’était vrai, j’humidifiais mon doigt et tournais la page du hasard, la douze, laquelle laissait place aux pensées folles de l’essayiste Marielle Macé dont j’avais lu, voici deux ans et avec appétence, son essai : Styles.Critiques de nos formes de vie². Dans cet entretien de trois pages denses et d’une belle précision de langue, il est demandé à l’auteure de présenter son prochain ouvrage, et la force de sa réponse me conduit à la reproduire ici : Ce livre réfléchit (et rêve et bataille) autour de cette figure tellement présente dans nos imaginaires politiques, la cabane. Nos cabanes dans mon esprit, ce sont toutes les envies de réponse à l’état du monde. Des bravades, des façons de s’y prendre autrement. Faire des cabanes, c’est inventer des façons de vivre dans ce monde abîmé. Et j’ai l’impression que c’est la tâche qui nous revient en propre, dans ce temps de toutes les précarités : bâtir des cabanes sur les places, les friches, dans les forêts, les campements, les jardins, mais aussi bien sûr dans les pensées et sur les pages, et dans les phrases, et dans les liens que l’on sera capables d’entretenir les uns avec les autres, et d’entretenir avec un monde incertain. Ce que j’essaie de faire entendre, c’est qu’il ne s’agit pas, dans ce monde abîmé, de s’écarter, de chercher refuge, de survivre, mais de vivre, et donc d’élargir la zone à défendre, parce que de la vie à tenir en vie, des possibles, des raisons de lutter, il y en a un peu partout sur nos territoires. (…) Notre monde abîmé exige un élargissement de la perception : il exige que l’on soit capable d’entendre mieux, d’entendre plus large, et d’imaginer les liens à entretenir avec ces nouveaux arrivés sur la scène politique que sont  les bêtes, les forêts, les océans…³ Oui, allons-y, manœuvres artistes chirurgiens paysans boulangers brigands présidents… avec ou sans gilets, dès aujourd’hui et pour ceux qui suivent, inventons nos cabanes.

¹Lmda@Lmda.net BP20225 Montpellier Cedex, 7 euros le numéro, 48 l’abonnement. ²Chez Gallimard.   ³ Nos cabanes, chez Verdier, à paraître en Mars.

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REGRETS ÉTERNELS

Ce serait comme l’histoire d’un banc. Celui sur lequel, à mi-parcours du serpent côtier où il marche, le sage que je ne suis pas aime à faire une courte halte. Situé face à la mer à moins  de dix pieds, tout de bois constitué, ce banc reçoit volontiers le fessier du passant fatigué. Refusant d’encombrer son esprit de flocons noirs ou de mots inutiles, notre sage sort de sa musette sa gourde à l’ancienne et un livre que ses yeux atlantiques dévorent lentement, trouvant là chaque jour une grâce à laquelle il s’abandonne sans mesure et lui procure un sentiment d’éternité. Hier cependant, mais qu’entend-on par là, il a dans sa musette glissé un petit livre auquel il aime à retourner, « Pas à pas jusqu’au dernier », ouvrage signé de Monsieur Louis-René Des Forêts, courte mais intense méditation de l’auteur à l’approche de sa fin ultime. Déjà bien amorcé le matin même au fond de son lit, le sage que je ne suis pas se fait à l’avance une joie, à l’heure où enfant il aimait prendre son goûter, de le poursuivre sur ce qui dans son imaginaire, est devenu son banc, mais arrivé devant le cimetière marin où il était installé, le dit banc n’est plus là. Plus même trace de ses pieds sur le sol. Quelque peu contrarié par cet enlèvement qu’il perçoit comme un acte accompli contre lui, il va jusqu’à s’imaginer dire sa colère en mairie ou établir une main courante chez ses amis gendarmes, mais retrouvant ses esprits, le sage que je suis devenu s’adosse au mur du cimetière, où sortant son livre il peut lire ceci : Le peu de temps qu’il te reste à gémir sur ton sort, hâte-toi d’en rire jusqu’aux larmes.

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BOOMERANG

 

Le mouvement dit des Gilets Jaunes est à l’évidence complexe, son devenir incertain, fort prétentieux celui qui aujourd’hui sait où il va, et ce radeau n’est pas le lieu où professer quelque foi que ce soit aux 47 naufragés¹ venus s’y réfugier, mais à l’écoute de la radio de bord, il semble que sur le plancher des vaches ce soulèvement exprime un désir de retour du politique, ce qui sous-entend qu’il ait été perdu, et sur ce dernier point, à l’approche de Noël, je vous offre ces lignes de Marguerite Duras datant de 1980  :

Pour beaucoup de gens la véritable perte du sens politique c’est de rejoindre une formation de parti, subir sa règle, sa loi. Pour beaucoup de gens aussi quand ils parlent d’apolitisme, ils parlent avant tout d’une perte ou d’un manque idéologique. Je ne sais pas pour vous ce que vous pensez? Pour moi la perte politique c’est avant tout la perte de soi, la perte de sa colère autant que celle de sa douceur, la perte de sa haine, de sa faculté de haine autant que de sa faculté d’aimer, la perte de son imprudence autant que celle de sa modération, la perte d’un excès autant que la perte d’une mesure, la perte de la folie, de sa naïveté, la perte de son courage comme celle de sa lâcheté, que celle de son épouvante devant toute chose autant que celle de sa confiance, la perte de ses pleurs comme celle de sa joie. C’est ce que je pense moi.²

Et ce serait donc possiblement la prise de conscience de cette perte-là, celle de l’énergie des contraires qui, par un curieux effet boomerang, nous aurait conduit à ce retour du politique.

1 : voir l’onglet « Accueil »     2 : Les yeux verts.

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PROPOSITION

Sans doute contrarié, du moins attristé de ne dormir ni dans mon lit ni à Port-Louis, ce début de presqu’île tout à fait insulaire dès qu’arrive l’hiver, je plongeais au cœur de la nuit la tête la première dans un cauchemar enfantin où j’étais poursuivi par une nuée guerrière du guêpes, et c’est alors que l’ami Sebald survînt à l’improviste pour me rassurer, et s’attarda à me décrire leur nid : c’est fait avec quelque chose d’infiniment plus léger que du papier bible, me dit-il, c’est gris et aussi fin que possible. C’est enroulé encore et encore sur soi-même comme une pâtisserie, comme un mille-feuille, et peut atteindre les quarante centimètres de diamètre. Ça ne pèse rien du tout. Pour moi le nid de guêpes est une sorte de vision idéale : un objet qui est à la fois extrêmement compliqué et élaboré, fait avec quelque chose qui existe à peine. Conforté par cette expertise, je me suis rendormi et la fin de nuit me fut douce. Si donc à votre tour vous voulez toucher l’idéal de la vision de Sebald, vous savez désormais où il vous faut fourrer la main.

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